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Timeless singer, timeless songs

 

"Music for me was like
many rainbows, filled
with many, many colours."

- Nana Mouskouri -

 

Interviews

French -

"Je dois faire le premier pas"

Tout au long de votre carrière, quelles ont été les rencontres qui vous ont le plus marqué?

J'ai été influencée par énormément de monde. En Grèce, je ne jurais que par le jazz et la musique américaine, je n'aimais pas beaucoup la chanson française. Quand je suis arrivée en France, en 1961, que j'ai vu Piaf [Edith Piaf] et Brel [Jacques Brel] sur scène, cela m'a énormément impressionnée, bien que ce ne soit pas tellement mon style. J'ai aussi été très influencée par Dylan, Bellafonte, Joan Baez et Leonard Cohen.

Parmi tous ces noms prestigieux, y en a-t-il un pour lequel vous éprouvez énormément de respect?

Du côté français, je vous dirais Brel, Piaf et Aznavour sans hésitation. Du côté américain, Judy Garland. J'étais toute petite fille lorsque je l'ai vue la première fois au cinéma, elle m'impressionnait beaucoup. Et comme artiste américain contemporain, je vous citerais Bob Dylan. Bellafonte m'a également beaucoup appris, notamment la discipline dont on a besoin sur scène.

Discipline dans quel sens?

Quand on se trouve sur une scène, il faut que tout soit parfait. Il faut que le matériel soit placé de façon à ne pas gêner le spectateur, il faut que les fils soient ramassés d'un côté, que les costumes soient propres et bien repassés. Il faut avoir le respect du spectacle pour que tout se déroule dans les meilleures conditions et que le public s'en retourne content.

Après vingt ans de carrière, on a l'impression que sur scène, les applaudissements du public vous émeuvent encore comme au premier jour?

Pour moi, c'est un petit miracle, à chaque fois que je chante, d'entendre le public applaudir. Je trouve extraordinaire de voir des gens applaudir un artiste. On se rend compte qu'ils sont heureux, qu'ils vous ont pris quelque chose, mais que, ce quelque chose, ils vous le rendent sous forme d'applaudissement. Je suis toujours très émue lorsqu'on m'applaudit parce que, à certains moments, j'ai tendance à croire que ce que je fais n'est pas extraordinaire.

Vous êtes quelqu'un d'angoissé?

Je suis très angoissée, très inquiète. J'ai énormément de trac avant d'entrer en scène, je m'inquiète de savoir si tout se déroulera bien, et si je vais chanter convenablement. Il y a un tas de choses qui peuvent entraver le bon déroulement d'un spectacle. Un récital, c'est avant tout une rencontre avec le public. Cette rencontre, il faut qu'elle s'opère dans les meilleures conditions possible, et cela dépend tellement de moi. C'est à moi qu'il appartient de faire le premier pas. Le public, lui, s'est dérangé. Il a payé sa place, et je dois lui prouver que ce déplacement, que cette dépense valaient la peine.

Vous avez chanté sur les cinq continents. Chaque public a-t-il une particularité?

Comme chaque pays a son mode de vie, ses traditions, la façon de s'exprimer peut être différente. Personnellement, je suis très européenne dans chacune de mes réactions. J'aime énormément le nord de l'Europe, beaucoup plus que le sud, bien que j'y aille souvent et que je sois moi-même une fille du Sud. J'aime ce côté enthousiaste mais discipliné des gens du Nord pendant le spectacle. Le public américain, lui, est un public très musicien et très enthousiaste. A la fin d'une chanson, il se lève très facilement et réserve une "standing ovation" à l'artiste. Mais il y a certaines chansons plus profondes qu'il n'apprécie pas toujours. Les Anglais ressemblent aux Américains, les Belges aux Français, avec toutefois une petite préférence pour le public belge qui, dans ses réactions, ressemble aux Allemands et aux Hollandais, les deux publics les plus disciplinés. Mais le public le plus différent, celui que je comprends difficilement, c'est le public japonais. Les Japonais ont une façon d'applaudir très curieuse. Ils sont enthousiastes, ils applaudissent, mais pas comme on le fait en Europe. Ce sont des claquements de mains très discrets, comme si on se trouvait dans une église, et c'est très, très long. En Europe, à la fin d'un spectacle, on vous offre des fleurs; là-bas, c'est très rare, ils apportent plutôt de petits paquets, des pliages ou des dessins. Cependant, une chose curieuse, il y a peu de chansons qui, si elles connaissent un gros succès après du public anglais, français ou américain, ne rencontrent pas le même succès au Japon, en Allemagne ou en Australie. La chanson est universelle.

"J'aime être seule Š"

Quelle est votre conception de la chanson, trois minutes pour distraire ou trois minutes pour délivrer un message?

La chanson ne sert pas uniquement à distraire. Elle détend, ou plutôt, elle soulage. On ne chante pas pour rendre les gens malheureux ou pour leur causer des problèmes. Quand je chante des chansons tristes, que je décris les mauvais côtés de notre société, je ne fais que constater une situation que l'on vit tous, chaque jour. Mes chansons sont des miroirs, on y retrouve les problèmes que l'on peut rencontrer lorsque l'on se réveille le matin ou que l'on met le nez dehors. Et en chantant cette réalité, j'espère toujours que cela aide les gens à supporter un peu mieux une certaine dureté de la vie. Après tout, c'est pareil pour tout le monde et il faut apprendre à vivre de la meilleure façon.

Vous êtes une des rares chanteuses à n'être pas convertie au disco. Que pensez-vous de ce style musical?

Je ne méprise pas le disco. J'adore danser, mais en fonction de ce que j'ai chanté, cela ne servirait à rien que je me convertisse au disco. Dans la vie, il faut faire ce que l'on aime sans se laisser influencer par les modes, elles viennent et puis s'en vont. Beaucoup de jeunes chanteurs essaient de percer dans ce métier en faisant quelque chose à la mode. C'est une erreur. Je n'ai jamais essayé de me servir de la mode pour faire un succès. Il faut chanter ce que l'on aime, et si le public vous apprécie, c'est cela la vraie réussite. Ce n'est pas en essayant de s'adapter, de changer de peau que l'on peut réussir, au contraire c'est en restant fidèle à soi-même.

Mis à part la chanson, vous exercez une autre activité artistique?

J'aime beaucoup le dessin. J'ai toujours dessiné et, lorsque j'étais petite fille, j'hésitais, je ne savais pas si j'avais envie de suivre les cours du Conservatoire de musique ou ceux de l'Académie de dessin. A part le dessin, je ne suis douée pour rien d'autre. Chez moi, j'écoute énormément de musique, je fais très souvent la cuisine, surtout pour mes enfants. Ce que j'aime et que je ne faisais pas beaucoup auparavant, c'est bavarder avec mes amis. Je m'informe grâce à eux de ce qui se passe un peu partout dans le monde. On n'a pas toujours le temps de lire les journaux ou d'écouter les nouvelles à la radio lorsqu'on est sans arrêt en tournée.
Et puis chez nous, en Grèce, les enfants ne pouvaient pas parler, c'était défendu. C'est pourquoi, à présent, nous rattrapons le temps perdu. Parfois, on reconstruit le monde en discutant, c'est très excitant.

Vous aimez recevoir?

J'aime recevoir, mais pas fréquenter. J'aime recevoir des amis, mais pas me rendre à des réceptions ou à des cocktails où l'on pratique le "Bonjour, ma chérie, comment vas-tu?" Cela m'irrite, je hais les mondanités. Je préfère passer les soirées chez moi, inviter quelques amis intimes, leur mijoter un petit dîner, plutôt que d'aller à des réceptions où l'on doit absolument se montrer. Je sors très rarement d'ailleurs.
Et puis, il y a des soirées où je préfère rester seule. On a besoin d'être seule de temps en temps.

Vous aimez la solitude?

J'aime beaucoup être seule, pas parce que je n'aime pas la compagnie des autres, mais, lorsque je voyage, que je suis en tournée, je suis tellement entourée qu'il y a des moments où j'aspire vraiment à me retrouver seule et faire le point.

Et sur scène, lorsque vous êtes face à trois ou quatre mille spectateurs, quel est votre sentiment? Vous vous sentez seule ou, au contraire, très proche de cette foule?

Sur scène, c'est le moment où un artiste se sent le plus seul. D'une manière générale, on peut même dire que la chanson est un métier très solitaire. On est seul sur scène, on doit créer seul, et ce que l'on apporte au public, c'est seul qu'on doit le transmettre. Mais c'est un métier tellement merveilleux par d'autres aspects.

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